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L'étrange combat de l'abbé de Nantes

Dans la cohorte des groupuscules traditionalistes, la forte personnalité d'un fondateur de secte.

 Il a belle allure, l'aristocratique abbé Georges de Nantes, fondateur de la Contre Réforme Catholique (devenue Phalange en 1984), avec sa soutane noire ornée du cour rouge du père de Foucauld  ! Sa cinquantaine de moines et moniales en habit blanc avec le même cour rouge ne sont pas moins honorables. Quant aux quelques 2 000 phalangistes, ne se présentent-ils pas comme des gens « biens », aristocrates, royalistes et très catholiques ? Et pourtant c'est une secte !

Presque un kidnaping !

 Les trois fils de François Decaris sont moines à Saint-Parres-lès-Vaudes, dans l'Aube, chez l'abbé de Nantes. L'entrée de Jean-Paul et Benoît en 1978, fit l'objet des mises en garde paternelles, mais François Decaris reconnaît que ses deux fils, qui fréquentaient les milieux de Mgr Lefebvre, étaient bien en recherche d'une voie d'absolu. Par contre, l'entré du troisième, en 1981, lui apparut illogique et fut « presque un kidnaping ». Titulaire d'un DEA de biologie marine et passionné de la mer, François-Xavier n'avait pas la vocation religieuse, affirme son père. « Georges de Nantes lui a fait interrompre ses études en plein premier trimestre, sans que nous le sachions ». Dix ans après, François-Xavier n'est pas heureux : « Il est devenu taciturne et mal dans sa peau ». Sûr aussi, malgré l'absence de preuves, que le jour de ses voux il était sous l'effet d'un calmant euphorisant. François Decaris n'est donc pas en odeur de sainteté à Saint-Parres-lès-Vaudes. S'il y met les pieds, il se sent surveillé. Georges de Nantes l'a même accusé d' un complot contre lui avec tentative de meurtre ! [.]

Il est difficile de résister à l'emprise de Georges de Nantes. « J'exclu que je puisse me tromper . ce que nous sommes en droit d'attendre de vous c'est un trépas de la volonté », dit-il à ses fidèles. Pour être seul maître à bord, il coupe les jeunes de leur famille et ne conçois pas « qu'un jeune de la Phalange se marie sans avoir demandé son avis et avoir obtenu sa permission ».

Cet autoritarisme cache un caractère angoissé et une peur de ne pas être approuvé et aimé, qui proviennent sans doute de l'enfance de l'abbé.

Tous les ans, à la Saint Georges , il demande aux moines et aux moniales de lui confirmer par écrit affection et confiance, aux phalangistes de lui témoigner fidélité intellectuelle et affective. Sa demande d'amour peut le mener sur des chemins mystiques étranges. Ainsi en septembre 1989, neuf moniales et leur supérieure, mère Agnès, quittaient la maison de St-Parres-lès-Vaudes. Elles n'avaient pas supporté que le père les convoque les unes après les autres dans son bureau pour d'ardents baisers sur la bouche en leur disant « le corps du Christ ».

Brillant, bourré de diplômes, l'abbé de Nantes sait entraîner dans son sillage ceux qui, comme lui, ont la nostalgie d'un passé révolu.

Pour cet homme qui se situe à droite de Mgr Lefebvre, les mots dialogue, démocratie et liberté sont décadents et sataniques. « Si vous êtes pour la liberté religieuse, vous n'avez pas le droit de communier. Vous n'êtes pas catholiques ». Il se présente comme « l'homme de Dieu mis au monde pour vaincre l'Antéchrist » et batailler contre « la bête qui trône à Rome sous les apparences de Dieu mais qui parle comme un monstre de Satan ». Le Pape n'est pas la seule cible. En 1986, à l'une des réunions mensuelles de la Mutualité, il déclare qu'en s'appuyant sur l'exemple de Judith il peut demander à Dieu de supprimer celui qu'il appel « le grand prêtre juif à la calotte synagogale, Aaron Lustiger », entonne le Magnificat et enjoint les phalangistes de réciter quotidiennement le rosaire pour que le cardinal meure avant le 8 décembre 1987 !

Georges de Nantes a aussi un projet politique et appelle de ses voux «l'apparition d'un nouveau type d'homme de droite », et, pour la France d'un « dictateur pour imposer la religion catholique ». L'abbé de Nantes est enfin un prophète : en 1981 il annonce pour 1983 l'invasion des armées soviétiques en Europe par la rade de Brest ! Son erreur ne l'empêche pas de prévoir pour l'an 2000 un conflit mondial apocalyptique.

L'idéologie que représente G. de Nantes retient un certain nombre de familles de rejoindre l'association « Espoir et Dialogue » fondée en 1984 par François Decaris pour lutter contre les sectes. Pourtant il s'agit bien d'une secte, au double sens du terme : séparée de l'Eglise et portant atteinte aux droits de l'homme.

En marge de l'Eglise

Ordonné prêtre à Grenoble en 1948 en dépit de l'inquiétude de ses supérieurs, Georges de Nantes n'obtient que des échecs dans ses ministères successifs, aboutissant à une « suspens a divinis » en 1966, à une disqualification de Rome et en 1970 à la suppression de son « célébret » par l'évêque de Grenoble. Cet abbé, père supérieur de la communauté des Petits frères du Sacré-cour de Jésus (fondé en 1958) et de la Maison Ste-Marie (en 1970) et animateur de la Phalange, est donc bien en marge de l'Eglise.

Et il est dangereux. Un ancien adepte parle d'aggravation des symptômes morbides » de G. de Nantes.

Mère Agnès, l'ancienne supérieure, écrit au sujet de son départ que « G. de Nantes avait besoin d'inventer un complot pour se justifier aux yeux de la plupart des frères et sours dont il a complètement faussé le raisonnement au cours d'une séance qui avait tout de la manipulation mentale et du tribunal populaire. » Frère Laurent, sorti au même moment, écrit pour sa part : « Rien dans l'attitude de l'abbé de Nantes ne correspond à la vérité ni au droit. Nous prions pour les victimes de Saint-Parres. Que s'ouvrent les yeux et que ne soient pas gâchées de vraies et généreuses vocations que Jésus n'abandonnera pas dans leur sincérité trompée. »

Quant à François Decaris, aujourd'hui seul après la mort de sa femme, il continue à dénoncer les agissements des sectes en espérant que ses fils diront un jour : « Papa avait raison ».


Panorama, Octobre 1991.

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